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Le géant endormi

il y a 2 heures
7 min de lecture

Face au changement climatique, le silence n’est pas une réponse.


Les avertissements sont flagrants : en Afrique et en Asie du Sud, des pluies diluviennes et inhabituelles pour la saison ainsi que des inondations massives ; dans le Pacifique, une mégatempête avec des vents atteignant 290 miles à l’heure ; des incendies de forêt qui se propagent à grande échelle en Amérique centrale et en Asie ; des déplacements de population et des migrations en augmentation en Afrique ; une fonte record des glaces dans l’Arctique. En Europe, les vagues de chaleur se multiplient et, en France, en Espagne, en Norvège et en Italie, des incendies font rage, hors de tout contrôle. Dans la prospère Suède, l’eau vient à manquer ; dans les pays du Nord, les tiques porteuses du virus de l’encéphalite à tiques (TBE) connaissent une forte recrudescence. Au milieu de toutes ces destructions, un chiffre a émergé : « 89 % ». Dans le cadre d’une enquête menée auprès de 130 000 personnes dans 125 pays, 89 % des personnes interrogées ont réclamé une intensification de l’action politique visant à réduire les émissions qui contribuent au changement climatique[1].


Les 89 % ont une revendication légitime, mais leur détermination à s’attaquer à la racine du problème, à savoir l’élimination des combustibles fossiles, a été sapée par des intérêts favorables à ces énergies, qui minimisent l’urgence de réduire les émissions. Curieusement, la détermination des militants pour le climat à guérir la planète a vacillé, ouvrant la voie à des compromis. Les 89 % ont habilement été plongés dans une sorte de brouillard mental.


Albert Einstein aurait dit : « Deux choses sont infinies : l’Univers et la stupidité humaine ; et en ce qui concerne l’Univers, je n’en ai pas encore acquis la certitude absolue. » En réalité, c’est plutôt l’inverse : les êtres humains ne sont pas stupides ; on les amène à se sentir stupides et à se détourner de ce qu’ils avaient pourtant déjà compris. Si l’on demande aux gens dans quels domaines ils réclament une action politique renforcée – la guerre, la criminalité, la drogue, les inégalités, les émissions de carbone ou le réchauffement climatique –, les quatre premiers prendraient le pas sur les émissions de carbone. Que sont donc devenues les revendications des 89 % ? Mais ce qui se cache derrière ces prises de position est encore plus révélateur.


Les 89 % sont privés d’informations fiables. De nombreux événements et « flashs d’information » qui ne sont pas attribués au changement climatique visent à détourner l’attention, à minimiser l’urgence d’agir ou à rendre l’inaction plus acceptable. L’Energy and Climate Intelligence Unit (ECIU), une organisation à but non lucratif basée au Royaume-Uni qui mène des travaux indépendants de recherche et d’analyse sur l’énergie et le climat, a récemment fait état de ce constat alarmant : près des trois quarts (72 %) des articles publiés dans les journaux nationaux britanniques qui faisaient référence à une « vague de chaleur » ou à une « chaleur extrême » lors des températures record du mois dernier (juillet 2026) ne mentionnaient aucunement le changement climatique[2].


Aux États-Unis, en 2025, alors qu’un dôme de chaleur battait des records de température, l’organisation Media Matters a constaté que seuls 4 % des journaux télévisés nationaux avaient prononcé les mots « changement climatique »[3]. Écoutez de nombreux météorologues lorsqu’ils rendent compte de phénomènes météorologiques extrêmes, d’inondations, de fortes chaleurs ou de sécheresses : le mot « climat » est rarement prononcé, et les émissions de CO₂ le sont encore moins.


Le public a été privé d’informations, au point d’être amené à penser que le changement climatique ne relève pas de l’action politique, mais qu’il peut être résolu par des gestes individuels tels que le recyclage !


On amène les 89 % à considérer le changement climatique comme quelque chose de discutable. Demander si l’on « croit » au changement climatique revient à éloigner le débat de ses fondements scientifiques incontestables pour en faire une question de conviction personnelle.


Le scientifique britannique, le professeur Sir Jim Skea, président du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), l’a formulé ainsi : « C’est une question de chimie et de physique : si l’on veut mettre fin au réchauffement climatique, il faut parvenir à zéro émission nette. »[4]


Nombreux sont ceux, parmi les 89 %, qui ont le sentiment qu’on les incite à penser que les bouleversements climatiques dévastateurs ne sont finalement pas si graves, qu’ils constituent en quelque sorte un moindre mal. Ces dernières années, les coûts et les pertes liés aux destructions et aux migrations provoquées par le changement climatique ont dépassé les pertes et les coûts engendrés par les guerres. Pourtant, nous reconnaissons rarement les conséquences de cette violence comme des attaques climatiques qui se poursuivent, imputables à un réchauffement planétaire indéniable. À l’inverse, on pousse les 89 % à se sentir condamnés, à croire que plus rien ne peut être fait. Résultat : rien n’est fait, parce que « ce n’est pas si grave », que « c’est trop lointain pour que l’on s’en préoccupe » ou qu’« il est trop tard ».


Les ravages qui frappent actuellement le Népal sont révélateurs. L’ensemble du phénomène, à commencer par la fonte des glaciers, est considéré comme un accident ou une tragédie, et non comme un avertissement de ce qui nous attend, en pire et à une échelle encore plus grande, aux quatre coins du globe !


L’origine des combustibles fossiles, extraits des profondeurs de la Terre, renforce le sentiment d’impuissance artificiellement créé chez les 89 %. Ces sources d’énergie fossile relèvent d’enjeux supranationaux, régionaux, impériaux et mondiaux et semblent, de ce fait, lointaines. Elles sont présentées comme échappant à la portée et aux préoccupations des citoyens. Le militarisme s’allie aux intérêts liés aux combustibles fossiles ainsi qu’à des alliés religieux, politiques ou économiques pour contrôler de lointaines réserves de charbon, de gaz ou de pétrole, au nom d’une « sphère d’intérêt » proclamée, comme lorsque les États-Unis « protègent » les champs pétrolifères du Moyen-Orient.


Pendant ce temps, la petite entreprise locale qui vend des installations solaires en toiture peine à survivre, une éolienne locale est qualifiée d’« inefficace, égoïste et coûteuse », et la hausse de la facture énergétique du citoyen moyen est ignorée. En bref, les avantages des énergies renouvelables – leur rentabilité, la résilience qu’elles apportent au réseau électrique, la sécurité énergétique qu’elles offrent, les économies potentielles et leur capacité à créer des emplois locaux – sont passés sous silence.


À première vue, l’extraction des énergies fossiles enrichit un groupe bien précis d’acteurs oligarchiques. Pourtant, un paradoxe glaçant apparaît : les dirigeants et les principaux actionnaires de compagnies pétrolières telles qu’Exxon ou BP contribuent activement à leur propre disparition, à la destruction de leur propre habitat et à l’anéantissement de leur propre descendance – et ils le savent. Leur immense richesse leur donne peut-être l’illusion qu’ils sont capables de maîtriser la nature et la hausse incessante des températures. En réalité, la catastrophe climatique ne fait fondamentalement aucune distinction de classe et revêt même un caractère génocidaire. Les oligarques étouffent la vérité sur les émissions liées aux combustibles fossiles, tandis que leurs fortunes colossales sont dilapidées dans une propagande politique trompeuse, au prix de l’existence humaine, y compris de la leur.


Les mythes véhiculés par l’industrie des combustibles fossiles – selon lesquels les émissions issues de ces combustibles ne seraient pas nocives et le changement climatique serait une supercherie – peuvent s’insinuer dans nos esprits si nous les laissons faire. À nous, les 89 %, on affirme qu’il est possible de capter ces émissions et de les stocker en toute sécurité grâce au captage et au stockage du carbone (CSC). Avec le CSC, l’industrie peut promouvoir l’utilisation des combustibles fossiles comme une source d’énergie perpétuelle : plus nous en extrayons, plus nous produisons d’énergie, à condition de pouvoir capter les émissions pour les stocker et les réutiliser. On nous affirme également que l’énergie nucléaire est plus sûre, plus rapide à mettre en œuvre et moins coûteuse que les énergies renouvelables. Mais posons-nous la question : combien coûte le stockage du carbone capté pendant 120 000 ans ? À l’inverse, à quelle fréquence entendons-nous parler des avantages des énergies renouvelables ? Elles ouvrent la voie à des emplois locaux durables, à un réseau électrique plus résilient, à la sécurité énergétique et à la sécurité nationale.


Nous vivons à une époque marquée par l’apathie, réceptive à des messages insidieux tels que : « Bah, détendez-vous, on finira bien par s’occuper de ces émissions. » Ne prêtez pas attention à ces pluies diluviennes, à ces incendies et à ces vagues de chaleur extrême. Ignorez la science. Ignorez notre avenir.


Nous, les 89 %, devons continuer à dénoncer cette propagande mensongère mais séduisante et à lui résister. Nous, militants, devons parler aux autres membres de ces 89 %, à nos voisins comme aux inconnus, de ce qui se passe en ce moment même. Nous devons nous demander : quelles seront les pertes et les destructions provoquées par le changement climatique ? Qu’est-ce qui est déjà là et qu’est-ce qui nous attend ? Quel sera, dans 10 ans ou même dans 100 ans, le coût de notre inaction actuelle ? Nous devons nous libérer, et aider les autres à se libérer, de l’état d’esprit qui caractérise notre époque. Ce Zeitgeist, cet « esprit du temps », freine notre dynamique positive. Pour reprendre les mots de Henry Wadsworth Longfellow, nous devons non seulement être prêts, mais aussi faire retentir


« le cri d’alarme, [...] un cri de défi et non de peur,

une voix dans les ténèbres, un coup frappé à la porte,

et une parole dont l’écho résonnera à jamais ! »


Réveillez-vous ! Posez des questions et faites entendre votre voix ! Réaffirmez votre exigence d’une action politique renforcée afin de réduire les émissions qui contribuent au changement climatique.


Réveil rouge entouré de lignes en zigzag indiquant que l’alarme sonne.
Image par Sarah Richter de Pixabay

 
 
 

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